Crowdsourcing, crowdfunding : le journalisme collaboratif enfin mature ?
+
24 septembre 2010
Crowdsourcing, crowdfunding : le journalisme collaboratif enfin mature ?
C’est la question qui agitait le CFPJ Lab en ce jeudi 23 septembre, en compagnie de Nicolas Kayser-Bril, directeur datajournalism & crowdsourcing du site owni.fr et de Tanja Aitamurto, journaliste finlandaise et doctorante étudiant l’intelligence collective dans le journalisme qui contribue essentiellement au Huffington Post et au Helsingin Sanomat, le principal journal finlandais.
Alors peut-on parler d’un journalisme collaboratif mature ? Pour Nicolas Kayser-Bril la réponse est nuancée : si le crowdsourcing permet de réaliser des projets d’envergure difficiles à mettre en œuvre autrement, il lui reste encore à s’adapter à l’exigeante réactivité journalistique. Pour Tanja Aitamurto, nous n’en sommes qu’aux balbutiements de ce modèle économique et le crowdfunding constitue un potentiel énorme dans la co-création et l’utilisation de l’intelligence collective. Une piste à ne pas négliger pour la presse.
Le crowdsourcing : tous pour un !
Pour Nicolas Kayser-Bril, le crowdsourcing revient à laisser la communauté résoudre le problème. La 1e de ces réalisations collaboratives remonte à 2007 : Google et Amazon se mobilisent pour lancer un appel « à la recherche de Steve Fossett ». Pas moins de 50 000 contributeurs vont analyser plus d’un million d’images satellites afin de localiser l’aviateur. Plus récemment, la traduction de Facebook en 70 langues a réuni plus de 300 000 contributeurs. Avec des résultats étonnant : une traduction en langue yiddish ou encore elfique (la langue de la saga Le Seigneur des Anneaux). Enfin, un cas innovant de crowdsourcing dans l’industrie automobile : le projet de Rally Fighter conçu par les Américains de Local Motors, ou comment construire une voiture en s’appuyant sur le travail d’un designer aidé par une communauté qui partage les modifications sur le principe des licences Creative Commons.
Le crowdsourcing est-il soluble dans le journalisme ?
Le crowdsourcing peut également s’appliquer lors de la collecte d’informations : le site openstreetmap.fr vise à cartographier les régions de France avec plus de détail que Google Maps. Les 60 000 internautes actifs peuvent à loisir faire part des erreurs qu’ils constatent et proposer des modifications via une application iPhone dédiée. Une initiative kenyane voit le jour en 2008 pour recenser en temps réel les violences post-électorales sur le site ushahidi.com. Cette plateforme permet aujourd’hui à tout un chacun d’envoyer des informations par sms ou courriels sur des crises, des catastrophes naturelles, dans le monde entier : ainsi, pas moins de 3 500 évènements ont été recensés en l’espace de 4 mois, suite au tremblement de terre en Haïti. Le site collaboratif ipaidabribe.com vise quant à lui à lutter contre la corruption en Inde en recensant les différents types de pots-de-vin. Le bilan après un mois de lancement et 600 participants pose la question de la validité statistique sur un faible échantillon.
Les règles pour conjuguer crowdsourcing et journalisme
En premier lieu il s’agit d’aborder le sujet traité sous une dimension locale, voire hyperlocale pour espérer mobiliser efficacement : les lois de proximité restent plus que jamais valables ! On peut par exemple citer l’initiative de la radio américaine WNYC sur le comptage de 4x4 à New York en 2007. 450 auditeurs ont ainsi envoyé le nombre de véhicules qu’ils avaient aperçus au cours de la journée. Au final, une bonne opération pour fédérer la communauté, même si le résultat n’apporte pas grand-chose sans recoupage de l’information.
Pour Nicolas Kayser-Bril le succès d’une opération de crowdsourcing repose également sur une interface intuitive. Il analyse notamment l’ «échec» de l’application OWNI sur les Warlogs par l’interface complexe proposé : 250 contributeurs se sont mobilisés mais 70% d’entre eux n’ont analysé qu’un log. Le défi consiste donc à inciter les participants à entrer en profondeur dans le logiciel.
Une autre clé est de soumettre au public des tâches simples, même si cette approche peut sembler contre-intuitive au premier abord. L’application « Géolocalisons les bureaux de vote » lancée en février 2010 par OWNI reposait sur une simple saisie de texte. 300 participations ont ainsi permis d’atteindre 100% de l’objectif à travers la saisie de 15 000 adresses. Le crowdsourcing a donc réussi à rendre toutes ces données lisibles et à économiser un temps humain considérable.
Présenter un objectif clair permet également d’éviter la dilution des participations. Un bon contre-exemple selon Nicolas Kayser-Bril est l’application Lycées lancée dans le cadre des Etats généraux de la surveillance : à défaut d’un objectif clair annoncé seules 85 contributions ont été recensées.
Dernier conseil pour assurer une opération de crowdsourcing réussie : rester ludique et s’approcher des pratiques du monde du jeu vidéo. Il ne faut donc pas négliger la notion de plaisir et la satisfaction de compléter une tâche, lié à la visualisation de l’évolution du projet, comme cela a été fait par le Guardian dans l’affaire des notes de frais des ministres britanniques. Il faut aussi créer un cadre, des règles, tel le projet américain Showelwatch qui souhaite suivre les projets du plan de relance point par point. Enfin ne pas hésiter à introduire une notion de compétition dans la mobilisation, comme nous le montre l’exemple de Barack Obama dans le classement de ses fans lors de sa campagne.
Le crowdfunding dans le journalisme : le cas de spot.us et de svd.se
Tanja Aitamurto, journaliste finlandaise, a travaillé dans le cadre de son doctorat à Stanford sur la création de valeur ajoutée à partir de cette information collective. Elle a notamment étudié le cas du site américain spot.us , une plateforme de financement participatif qu’on nomme également crowdfunding ainsi que le site du journal quotidien suédois Svenska Dagbladet.
Le site spot.us propose à des journalistes de soumettre leurs idées d’articles aux internautes afin que ces derniers choisissent de financer tout ou partie des papiers jugés pertinents.
Et dans les cas où l’article est publié par un autre média, les participations financières sont remboursées. A ce jour, la plus grosse contribution enregistrée s’élève à 10 000$ pour un article traitant de l’impact des politiques environnementales dans l’Océan Pacifique. La plupart des sujets proposés sont réalisés, et même si nous ne disposons pas de chiffres précis sur le taux de transformation les dons continuent de progresser.
La démarche est quelque peu différente dans le cas du journal suédois Svenska Dagbladet : les internautes contribuent à l’information en votant pour les sujets qu’ils jugent les plus intéressants à développer. On parle alors d’investigation en temps réel. Une connexion directe est engagée entre les journalistes et les internautes. Les avis de ces derniers sont utilisés pour faire un premier tri, mais c’est la rédaction qui choisit finalement les sujets à traiter.
D’autres initiatives autour du financement de l’information par le public voient le jour. Kachingle permet aux Internautes de contribuer financièrement, de façon volontaire, aux sites de contenu qu'ils apprécient. Il s’agit d’un engagement financier à verser, chaque mois, une somme de 5$ (soit environ 4€) qui sera prélevée et versée dans un compte Paypal, pour être répartie entre les sites que l’internaute aura « kachinglé » pendant le mois. Même principe pour le système de micro-paiement suédois Flattr adepte du proverbe " les petits ruisseaux font les grandes rivières ".
Le crowdfunding, les journalistes et les donateurs
La première réaction des journalistes est bien souvent méfiante à l’égard de cette ouverture totale de leurs sujets au public avant publication : quelqu’un va-t-il voler mon histoire ou y aura-t-il seulement quelqu’un pour y contribuer financièrement ? Lors de son enquête, Tanja Aitamurto a constaté que ce regard du public était néanmoins motivant et gratifiant car il renforce la responsabilité professionnelle des journalistes. Cette proximité avec les lecteurs consolide le sentiment d’appartenir à une communauté, d’écrire pour un public précis et garantit une transparence maximum.
Les donateurs ont ainsi l’impression de faire quelque chose de bien, de pousser un journalisme de qualité et de faire avancer ainsi la démocratie. De plus en plus d’outils leur permettent également de créer leur profil en ligne. Néanmoins le fait de contribuer financièrement n’implique pas pour autant les donateurs dans le processus d’élaboration de l’information, certains d’entre eux ne revenant pas forcément sur le site pour prendre connaissance de l’article sponsorisé.
Et demain ?
Pour Tanja Aitamurto, ce type de financement renforce véritablement les liens communautaires entre les journalistes et leur public. La transparence affichée contribue à augmenter la confiance et la crédibilité accordée aux journalistes. Comme les donateurs contribuent plus pour le bien commun que pour le journalisme en lui-même pourquoi ne pas utiliser davantage les outils du « cause- marketing », notion qui fait référence à un type de marketing unissant les efforts d'une organisation à but lucratif et d'une autre à but non lucratif afin d'en tirer un bénéfice commun. Elle voit ici un énorme potentiel de co-création entre les journalistes et leurs lecteurs dans la construction d’une communauté conjointe, de nouveaux modèles économiques ainsi que dans les pratiques journalistiques.
Supports des intervenants :
Tanja Aitamurto (PDF)Nicolas Kayser Bril
Derniers articles :
-
15 mai 2012
La télé va-t-elle connecter les communautés ? Mercredi 6 juin
-
+
05 mars 2012
Quelle place pour le photojournalisme en ligne ? Compte-rendu du 17e CFPJ Lab
-
+
05 mars 2012
Interviews de Dimitri Beck, Wilfrid Estève et Johan Hufnagel
-
01 février 2012
Photojournalisme : quel temps de pause sur le web ? Jeudi 1er mars
-
+
19 décembre 2011
Interviews de Pascale Bonnamour, Tatiana Kalouguine, Benoît Raphaël et Johan Weisz-Myara
-
+
19 décembre 2011
Boom des pure players : compte-rendu vidéo du 16e CFPJ Lab
-
+
12 décembre 2011
Suivez le Lab du 14 décembre en direct
-
14 novembre 2011
Pure players : un marché e-mature ?
-
+
26 septembre 2011
Interviews de Catherine Ertzscheid et Marie-Christine Poncet
-
+
26 septembre 2011
Contenus participatifs : compte-rendu du 15e CFPJ Lab
