CFPJ Lab

Rédactions multimédias et réseaux sociaux : quelle organisation ?

Compte Rendu + Video  21 décembre 2010
Face à la montée en puissance des réseaux sociaux de nombreuses rédactions s’interrogent sur la manière de prendre en compte, gérer et organiser ces nouveaux outils qui sont à la fois canaux de diffusion et sources d’information. Fabrice Cecchi, rédacteur en chef du site internet d’actualité www.rtlinfo.be et Benoît Raphaël, consultant média, ancien rédacteur en chef et co-fondateur du Post.fr et éditeur du blog La social Newsroom étaient les invités du CFPJ Lab du 17 décembre pour partager leur expérience.

De l’avis même des internautes, les réseaux sociaux constituent aujourd’hui la 2e source d’information favorite (Baromètre ECHO, octobre 2010). Avec 20 millions de comptes en France, Facebook s’impose comme la première plateforme sociale devant YouTube.  

Nombreux sont les médias à avoir adopté sur leurs pages web des renvois vers ces différentes plateformes communautaires, adaptation inévitable des rédactions face à ce phénomène qui ne cesse de s’amplifier.

Un environnement de plus en plus complexe

Pour Benoît Raphaël le journalisme a nécessairement évolué avec l’arrivée du web. L’enjeu, pour les journalistes, est  de prendre en compte, et d’intégrer une complexité toujours plus grande : de plus en plus d’informations, pas forcément vérifiées, des réactions en temps réel, des supports multipliés… La salle de rédaction aujourd’hui bimédia pourrait bien être remplacée par une rédaction « simplement complexe », une sorte de rédaction sociale ?  Avec la multiplication des supports, la barrière de l’interface s’efface en effet de plus en plus : ordinateurs, smartphones, tablettes… et l’internet des objets demain !

Pour illustrer l’influence grandissante des réseaux sociaux, Benoît Raphaël rappelle l’histoire d’Oscar Morales, un citoyen colombien lambda qui souhaitait lutter à son niveau contre les Farcs. Il décide donc de créer une page Facebook sur le sujet, qu’il communique à ses 300 amis. Dès le lendemain la page compte 1500 fans, et 8000 le surlendemain. Une marche, organisée via cette page,  rassemblera quelques 10 millions de colombiens !

Les réseaux sociaux amènent non seulement une révolution de la distribution mais aussi une révolution de la production. Pour Benoit Raphael cela pousse également les journalistes vers plus de qualité.

Vers une rédaction partagée ?

L’exemple de la presse régionale est parlant : le Dauphiné Libéré compte seulement un journaliste pour 20 000 habitants. Mais chacun d’entre eux peut s’appuyer sur une vingtaine de correspondants. 80% des contenus sont donc générés par des amateurs. Il s’agit donc bien d’une rédaction partagée ! Un exemple significatif, puisque le site du Dauphiné Libéré a réuni plus de deux millions de visites en deux mois sur son site collaboratif http://www.quelcandidat.com/ à l’occasion des présidentielles de 2007.

Autre illustration, l’organisation de la rédaction du site Lepost.fr dont Benoît Raphaël fut rédacteur en chef : un journaliste de pôle, spécialisé dans un domaine, anime une équipe de bloggeurs experts. Fort de cette organisation le site enregistre en moyenne 500 contributions par jour et 7000 commentaires. Les utilisateurs produisent peu d’informations exclusives mais font un gros travail de sélection. Bien encadrés par les journalistes les contributeurs peuvent améliorer leurs techniques rédactionnelles. C’est le cas, par exemple, du bloggeur Tian qui publie régulièrement sur Lepost.fr. Les réseaux sociaux peuvent également être utilisés pour partager avec d’autres confrères.

Pour Benoit Raphaël il est donc clair que la valeur du journaliste réside dans la mise en scène, l’animation, la recherche de témoignages, les enquêtes et vérifications ou encore l’editing. La capacité de la communauté à prendre en main l’information ne doit pas être vue comme une menace mais doit pousser les professionnels à produire un journalisme de plus grande qualité, soit 20 % de la production d’un média ; les 80 % restants étant pris en charge par les contributeurs encadrés par les journalistes.

« 3 lois : s’ouvrir, partager, être agnostique quant aux supports »

A l’heure actuelle 80% des rédactions papier sont dites « intégrées » aux Etats-Unis, contre 30% en Europe. Cette intégration du bimédia impose de travailler au rythme du digital beaucoup plus complexe : faire émerger l’info, la vérifier, animer un réseau d’expert. Dans sa mise en œuvre concrète il recommande une spécialisation par plateforme (papier, web, smartphones, tablettes…) avec des binômes junior/senior. On assisterait alors au grand retour des secrétaires de rédaction.

La rédaction de demain serait donc une Social newsroom composée à 85 % de journalistes digitaux (les chercheurs d’infos) et 15 % de SR (mise en scène de l’info sur le print et le web).

Les tablettes et smartphones ont permis d’étendre le temps d’accès à l’information comme le montre les chiffres de Condé Nast : une moyenne de 2 heures d’utilisation sur une tablette contre 46 minutes pour le même contenu sur papier. Pour Benoît Raphaël on pourrait même imaginer un média qui ne publierait que sur Facebook.

L’exemple de RTLinfo.be

L’expérience du site de la chaîne de télévision privée belge RTL TVI commence il y a un peu plus d’un  an et demi sur les réseaux sociaux, avec l’idée première de les utiliser comme canal d’information.  Le site www.rtlinfo.be, créé en 2007, saute le pas des vidéos sur YouTube l’année suivante et décide d’utiliser Facebook et Twitter comme sources d’infos en 2009. Pour Fabrice Cecchi, son rédacteur en chef, il n’existe pas de théorie figée mais plutôt une démarche empirique, où ce qui marche est amplifié et dans le cas contraire abandonné.

« Les médias sociaux comme sources d’humanité »

L’année 2010 voit éclore sur leur site une rubrique participative « Vous » qui permet de recueillir des témoignages : 8 à 10 infos par jour sont publiées dans cette catégorie, une tendance en constante augmentation. Partant du principe que les réactions des internautes permettent de dégager de grandes tendances la fonction « Alertez-nous », qui alimente la rubrique « Vous », a été davantage mise en avant. Fabrice Cecchi constate aujourd’hui que les informations envoyées par le web le sont de plus en plus via des smartphones. Les liens sont également une tendance grandissante dans les contenus envoyés par les internautes.

Selon Fabrice Cecchi Twitter et Facebook peuvent permettre, telles des « super agences », de trouver de nouveaux angles ou de dégager de nouvelles questions autour d’un même sujet déjà largement relayé par les agences de presse. Les réseaux sociaux sont pour l’instant utilisés par la rédaction pour chercher de l’info à la suite d’un élément déclencheur, et non de manière systématique. Un widget Twitter a par contre été intégré à chaque blog afin de faire remonter les tweets sur le sujet. Les contenus de la rubrique « Vous » sont ainsi mélangés avec l’ensemble des contenus du site et peuvent côtoyer les titres de Une.

Pour Fabrice Cecchi Facebook est utilisé par la rédaction pour des informations locales et pour faire le buzz alors que Twitter est surtout utilisé pour une information plus élitiste, notamment l’actualité politique ou internationale.

Le système de modération, en interne,  a également évolué : il est désormais fait a priori, limitant ainsi les problèmes de cyber-haine. D’ailleurs depuis l’an dernier il faut être inscrit pour pouvoir commenter. Un avantage certain pour Facebook où il existe peu de faux comptes et donne lieu de ce fait à moins de dérapages dans les commentaires. Le profil de ces modérateurs ? Il s’agit aujourd’hui d’un passage obligatoire pour tout nouvel arrivant au sein de la rédaction qui lui permet d’apprendre à connaître le site et son public.

Les réseaux sociaux comme canaux de diffusion

La page Facebook www.facebook.com/RTLInfo, créée il y a tout juste un an, compte aujourd’hui plus de 32 000 fans. Cette page est plus spécifiquement utilisée pour diffuser de l’information grand public du type breaking news et privilégier les histoires, l’humain.

On trouve une barre de partage vers Facebook et Twitter depuis tous les articles du site. Chaque blog dispose également de sa Fan Page. A chaque nouvelle publication d’article un lien est envoyé vers les profils Facebook fans de la page, avec des résultats bien meilleurs qu’une newsletter.

Et demain ?

Fabrice Cecchi rêve de décliner en Belgique l’équivalent du site http://ireport.cnn.com/ ou l’expérience du Post. Mais avec ses 4 millions d’habitants la Belgique ne dispose pas de la masse critique nécessaire. La majorité du public du site n’est encore que peu équipée de smartphones ou de tablettes mais il ne fait aucun doute pour son rédacteur en chef que quand ces supports se démocratiseront c’est toute l’organisation des rédactions qu’il faudra revoir. D’ici là il songe à engager une personne à temps plein pour une veille sur les réseaux sociaux, a priori un jeune journaliste qui prendra en permanence le pouls de ces réseaux sociaux.

Pour aller plus loin : voir le support de Fabrice Cecchi préparé pour ce Lab

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