Mardi 8 janvier 2008, Sorj Chalandon*, formateur régulier au CFPJ, sort son troisième livre. « Mon traître » raconte l’amitié entre un luthier français, Antoine, et Tyrone Meehan, un membre haut placé de l’Armée républicaine irlandaise (IRA). Jusqu’à l’aveu. Pendant 25 ans, Tyrone a travaillé pour les Britanniques, leur livrant des informations qui ont coûté des vies. Sorj Chalandon raconte 25 ans de conflit en Irlande du Nord par le prisme de cette trahison.
La fiction miroir de la réalité : pour écrire, le prix Albert-Londres 1988 s’est appuyé sur sa propre histoire avec Denis Donaldson, l’un des leaders de l’IRA et du Sinn Féin, traître déclaré en décembre 2005, assassiné le 4 avril 2006.
Ce roman était-il une nécessité ?
« Je pensais que ce livre aurait un effet curatif. Quand je l’ai écrit, ça coulait comme un drain. Je pensais que cette démarche me ferait du bien. Je me suis trompé. J’avais deux solutions quand j’ai appris que Denis trahissait. Faire un travail de journaliste et chercher à savoir pourquoi il a trahi. Cela impliquait de revisiter 25 ans d’amitié, mais j’étais trop impliqué pour me lancer dans cette démarche. Ou alors, faire un roman, ce qui était un bon moyen de me rapprocher des interrogations que j’ai par rapport à la trahison. Ce qui m’intéresse, à travers ce livre, ce n’est pas pourquoi on trahit, mais comment on vit avec ça pendant 25 ans. Est-ce qu’on est traître tout le temps ? Est-ce qu’on y pense tout le temps ? Comment on vit avec sa famille, avec ses amis ? »
Est-il plus difficile de vivre une trahison en amitié ou en amour ?
« L’amour est une chimie complexe, l’amitié est une construction raisonnée. Dans « Mon traître », il s’agit d’une trahison en temps de guerre. Avec des conséquences car il y a eu mort d’hommes. La trahison en amour, elle cautérise très vite. Il y a toujours un après. La trahison fait partie de la palette amoureuse. Elle a un rapport à l’ego, à la virilité, c’est tout. En amitié, il n’y a pas d’après. Mon rapport à l’amitié est un rapport de soldat, à la notion d’engagement. Il n’y a pas d’orgueil dans la déception de l’amitié. Il y a de la douleur pure. »
Cette trahison a-t-elle changé votre rapport à l’amitié ?
« Cette histoire m’a fait vieillir. J’ai l’impression que ma vie a perdu du temps. Aujourd’hui, je suis plus suspicieux. J’ai donné des choses qui m’ont été volées. J’en veux à Denis d’avoir mis en moi le doute. Je lui en veux de nous avoir perdu, de m’avoir inoculé le doute sur tout. J’ai finalement autant de douleur pour le trahi que pour le traître. Ca ne doit pas être facile d’être traître.
Quand j’ai appris la trahison, j’ai ressenti du désarroi. Puis de la colère, en pensant « Mais qu’est-ce que tu nous as fait ? ». Aujourd’hui, j’ai de la tristesse. C’est un gâchis incroyable. Mon traître, c’est un traître à son pays, à sa patrie, à son combat, à ses amis. Sa trahison a dévasté sa communauté, sa famille. Il faudrait que j’ai le courage de le considérer comme une victime de cette putain de guerre. Je sais qu’on ne trahit pas pour rien. Je hais ceux qui ont obligé Denis à trahir. Je lui en veux qu’il ne se soit pas confié tout de suite. Je lui en veux de nous avoir tous fragilisés. Pendant des années, il a donné des longueurs d’avance aux Britanniques. Aux ennemis. Ils l’ont pris, ils l’ont utilisé puis l’ont vendu. Il n’avait aucune chance. Le premier jour de sa trahison, il est mort. Sa trahison m’a finalement plus bouleversé que sa mort. »
Dans « Mon traître », votre écriture est passée à la râpe. Il ne reste que l’essentiel. Comment arrive t-on à ça ?
« C’est parce que je suis bègue. Petit, pour moi, chaque phrase était une bataille, chaque mot était un soldat. Je dois faire un choix de mots stricts. Je dois prendre les mots à l’os. Des mots courts, précis. Je les tourne d’abord dans ma tête avant de les mettre en bouche. Cette oralité déteint sur l’écriture et j’écris pour lire à voix haute. »
C’est important d’épurer son écriture pour qu’elle soit efficace ?
« Je pense qu’on a toujours des mots de trop. Il faut aller au sang des mots. Mes mots sont tellement nettoyés qu’ils en sont douloureux. J’écris coupé déjà. Pour « Mon traître », il n’y a quasiment pas eu de retouche, c’est presque le premier jet. Quand j’écris les mots, ils ont déjà été nettoyés dans ma tête. Le mot parfait, c’est celui qui est cassant. Celui qui n’a pas de gras autour. Chaque mot devrait être une larme de glace qui se casse net. Pour arriver à ça, il faut avoir mal et aimer les mots. J’essaie qu’il n’y ait pas de mot parasite. Il faut même que je fasse attention car je pourrais aller vers un dépouillement absolu. »
Dans votre livre, il y a des accroches, des chutes, des relances. Ecrire un livre, est-ce un peu comme écrire un article ?
« Le journalisme m’a appris à écouter et à regarder. En reportage, je note les faits sur la page de droite de mon calepin. La page de gauche est réservée à mes commentaires, à mes observations, à mes ressentis. C’est le regard du chirurgien. C’est très douloureux car on est à fleur de peau tout le temps. Le journalisme m’a appris à me nourrir de ces choses que je vois. En formation auprès des jeunes, j’apprends à ne pas nommer mais à décrire les choses. Ca ne veut rien dire « Il est en colère ». J’apprends à décrire ce qui se passe pour que le lecteur comprenne que la personne est en colère. »
« Ca coulait comme un drain », « Il faut avoir mal »… Ecrire, c’est souffrir ?
« C’est différent pour le journaliste et pour l’écrivain. Le journaliste, c’est le jour et ce sont des faits. Pour le journaliste, la prise de notes, c’est 90% du travail de reportage. Le travail d’écriture ne représente que 10%. Il s’agit d’une formalité technique, sans heurt. Sur place, dans un reportage, je sais que telle phrase sera mon attaque, ma chute.
L’écrivain, c’est la nuit et ce sont les rêves. C’est une écriture souffrante car plus impliquante. Quand la nuit tombe, je puise dans l’écriture fictionnelle. Elle fait appel à des choses plus intimes et là, la douleur arrive. Chaque mot fait mal. Je souffre des mots qui sortent, pas de ceux qui ne viennent pas. Comme si les mots passaient par une plaie. C’est pour ça qu’il faut que mes mots soient courts. »
« Mon traître » (Grasset, 278 p. – 17,90 €)
Propos recueillis par Valérie Pailler, responsable département presse écrite CPJ
* Sorj Chalandon a été journaliste à Libération de 1973 à 2007. Il a reçu le prix Albert-Londres en 1998 pour ses reportages sur l’IRA. Il intervient régulièrement au CFPJ, en formation initiale et en formation continue.
Anonyme le 7 février, 2008 - 22:08
Merci