Pourtant les étudiants d'aujourd'hui comme ceux d'hier restent animés par un même esprit, un même objectif conservé par « l'école de la rue du Louvre » fondée par Philippe Viannay et Jacques Richet.
« C'est sans nul doute le CFPJ qui fut une de ses plus belles conquêtes. (Viannay) aimait à dire qu'elle s'était faite sans le savoir, presque sans le vouloir. Simplement, il avait ‘vu' au bout de la nuit de l'occupation qu'il faudrait réapprendre la liberté et d'abord, la première d'entre elles : celle de s'exprimer », écrit Louis-Guy Gayan, président du CFPJ, à sa mort en 1986.
Les fondateurs ne sont pas des inconnus en journalisme. Ils collaborent à Défense de la France pendant la guerre. Quarante-sept numéros clandestins, dont le premier paraît le 14 juillet 1941, sortiront jusqu'à la Libération de Paris. L'équipe est réduite, la plupart sont des« sorbonnards » qui écrivent sous des pseudos, comme ‘Indomitus' alias Philippe Viannay, ‘Gallia' pour Geneviève de Gaulle.
En épigraphe de son premier article, Viannay avait fait imprimer une maxime chère à Pascal :« Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger ». Souvent reprise par la suite, elle devait devenir la devise du journal.
100.000 exemplaires à partir de 1943, 450.000 en janvier 44 ; l'un des responsables de la diffusion est alors Jacques Richet, futur secrétaire général du CFJ.
Fin 44, Défense de la France prend pour titre France-Soir avec pour vocation d'être un vrai quotidien populaire. L'équipe recrute un ancien de Paris-Soir d'avant-guerre, Pierre Lazareff, de retour des Etats-Unis. En 47, France-Soir était en tête de la presse régionale comme nationale. Mais les difficultés financières et la main mise de Hachette sur le journal empêchèrent Viannay et ses compagnons de réaliser leur rêve.
En 1945 Jacques Richet et Philippe Viannay fondent le Centre de formation internationale pour donner une formation aux femmes et aux hommes qui avaient vécu la Résistance et la déportation. L'un des groupes professionnels constitués au sein du Centre est celui des journalistes. Ils sont convaincus que l'information est un métier avec ses règles et ses exigences, et s'attachent à élaborer une pédagogie ancrée dans la réalité.
Bernard Voyenne, ancien prof de 1ère année, raconte qu'il fallait vaincre les réticences de la profession de la nécessité d'une école : « La formule péremptoire : ‘le journalisme ne s'apprend pas', nuancée dans le meilleur des cas en : ‘le journalisme s'apprend sur le tas', était encore l'axiome de ceux qui, n'ayant pas reçu (et pour cause) de formation systématique, se sentaient agressés par le projet d'en dispenser une ».
Après la disparition en mer de Jacques Richet en 1953, Philippe Viannay continue de peaufiner lapédagogie du CFJ, qui doit s'enraciner, estimait-il, sur une solide culture historique. Il dispense les premiers cours qui sont ensuite confiés à des historiens, parmi lesquels Denis Richet, Jacques Julliard, Jacques Ozouf, François Furet, Jean-Pierre Azéma. « Viannay donnait à l'histoire la fonction de retenir et d'ancrer un esprit toujours tenté d'extravaguer », soulignait l'historienne Mona Ozouf en 1996.
Toujours dans le souci d'armer le mieux possible un futur journaliste et de maintenir une ouverturesur le monde, le cursus s'enrichit avec un module économie. Dès la fin des années 40, Jacques Richet soulignait l'importance grandissante du journalisme économique et estimait que tous les journalistes devaient avoir une culture économique de base. La scolarité comprend aussi un module police-justice, et l'enseignement des langues, entre autres.
« Plus que tout autre, le journaliste a besoin de connaître la société et les divers milieux qui la composent », notaient Claire Richet et Philippe Viannay à l'occasion des 40 ans de l'école.
Plus tard, les fondateurs ont à cœur de tisser des liens avec l'université afin de faire une école professionnelle mais sans corporatisme.
D'accord avec Louis Guéry sur le principe d'une formation qui doit s'enrichir tout au long de la vie professionnelle, Viannay ouvre en 1969 le Centre de perfectionnement des journalistes.
Nouvelle création enen 1974 : l'information considérée comme moyen de renforcer l'unité culturelle et sociale de l'Europe, c'est dans cet esprit qu'Hubert Beuve-Méryet Philippe Viannay fondent Journalistes en Europe.
« Les ennemis majeurs de notre temps, ce sont les indifférences et les ignorances qui permettent les mensonges, les haines et les conflits. Les journalistes peuvent avoir ici un rôle considérable », déclarait Viannay (discours pour le 10ème anniversaire).
Philippe Viannay ne reste pas coupé de ses premières amours. Grâce à ses amitiés dans la presse et son expérience, Gilles Martinet et Claude Bourdet de France-Observateur font appel à lui en 1961 pour assainir les finances de leur journal, qui prendra le nom de Nouvel Observateur en 1964 à l'arrivée de Claude Perdriel et de Jean Daniel. Il participera aussi au lancement par Perdriel du Matin de Paris (1977), jusqu'à sa démission du conseil d'administration des deux journaux en 1984 pour divergences d'opinion.
Cette année-là, le CFJ est la première école en France à créer une section de ‘journalistes reporters d'images' après avoir été la première à mettre en place un système rédactionnel informatisé sous l'impulsion de Philippe Viannay.
« Ses activités dans les domaines de l'éducation, la formation permanente, l'enseignement du journalisme, la défense de l'environnement, son combat pour une plus grande participation du citoyen à la vie de la Nation et une meilleure compréhension de l'entreprise, son souci de développer les échanges internationaux, le concours qu'il a apporté à plusieurs journaux enfin sont autant de facettes d'une vie mise au service d'une seule cause : la liberté », écrit Armelle Thoraval en 1986.
Le CFJ n'a pas cessé d'innover et a toujours essayé d'anticiper sur les évolutions techniques, comme d'instaurer une spécialisation multimédia dès 2000.
Au fil des années, les responsables du CFJ qui se sont succédé ont tenté de poursuivre cette grande aventure, de pérenniser le rayonnement de l'école en appliquant cette idée force, que Jacques Richet avait formulée ainsi dans son rapport moral de 1953 : « Nous ne devons pas nous efforcer de découvrir des gens capables de suivre les cours du Centre, mais des gens capables de devenir journalistes ».
SOURCES :
magazines sur les 40 ans et les 50 ans du CFJ, « Philippe Viannay le corsaire »