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Centre de perfectionnement des journalistes

La formation continue des journalistes

Interview de Noël Couëdel

Publié le 12 mars 2010

« La presse-papier doit rester un antidote au papillonnement du web ».


Noël Couëdel, né le 25 décembre 1942 à Nantes, ancien du CFJ, est un journaliste et dirigeant de presse écrite et médias français. En janvier 1998, il devient directeur des rédactions du groupe Amaury, en charge des développements rédactionnels, mais aura aussi en charge, à des postes de manager, RTL, « iTélévision » et « Ouest-France ». Noël Couëdel, rappelé en 2008 comme conseiller au « Parisien » par la veuve de Philippe Amaury, a démissionné fin septembre 2009. Il nous évoque l'arrivée du web dans les rédactions.

Comment les rédactions ont-elles réagi à l'arrivée du web ?

Le premier rapport des journalistes de presse écrite au web est une réaction de rejet. Pour différentes raisons. Au départ, les journalistes de presse écrite se sont sentis dépossédés de la fonction d'informateur prioritaire du public. Ils se sont trouvés désarmés devant la capacité de réaction de l'outil web. Comble de jalousie, du jour au lendemain, tout un chacun pouvait devenir pourvoyeur d'infos. Il faut savoir que les journalistes sont une population conservatrice, anxieuse face au changement, naturellement inquiète. Pour d'autres raisons, les éditeurs, de leur côté, hurlaient au dérèglement du monde. Qu'on se rassure. Pour eux, la fin de tout, c'est la chute de la publicité !
Dans un deuxième temps, salariés et patrons de journaux ont compris l'aspect irréversible de l'évolution. Les discours sont devenus péremptoires. Une frénésie d'implication a suivi, cela partout dans le monde. L'excès de certitudes a succédé à un excès de suspicion. Qui ne se ruait pas vers le web se trompait. Combien de fois n'ai-je pas relevé la phrase : « le papier est mort » ! On a hélas substitué une erreur par une autre. Les rédactions ont exigé davantage de moyens, mais sans avoir véritablement préparé le contenu éditorial.

La phase de transition est-elle terminée ?

La partie la plus intéressante arrive. Après le refus et son contraire, l'on se dirige vers une cohabitation intelligente. Il a suffi de dépassionner ce qui au fond n'est que le passage d'une technique à une autre. Le début de maturité devient possible grâce à la prise de conscience de trois éléments avérés :
- Il n'existe pas de modèle économique pour le web.
- Il n'est pas sûr que le papier soit condamné à une disparition prochaine, en dépit des prophètes-spécialistes de tels ou tels service d'études qui nous expliquent qu'on est morts.
- Il ne semble pas absurde d'imaginer d'abord que les journalistes exercent leur métier sur des supports en évolution permanente. Ensuite que cette nouvelle pratique ne soit aucunement une amputation de leur métier.

Comment s'est opéré le passage au « Parisien » ?

Au Parisien, il a fallu un an pour effacer les craintes, pour la plupart irrationnelles. On sait quelles sont les couleurs de chaque rédaction. Il est temps maintenant de commencer à en profiter, c'est-à-dire à se mettre à réfléchir sur le contenu. Sur ce que chaque rédaction va mettre dans les pages. Grâce au repositionnement, que je recommande à tous les quotidiens, l'avenir prend bonne figure.

Le groupe Amaury était-il prêt pour le web ?

Je suis le premier à avoir milité pour des papiers courts et une information resserrée, mais en laissant aux journalistes les moyens de la produire. La plupart des medias n'exploitent, au mieux, que le quart des infos qui sortent chaque jour. De mon temps, j'exigeais que les 350 journalistes du Parisien offrent au lecteur au moins 50% de matière que ce dernier ne trouve pas ailleurs. En outre, l'écriture doit emprunter un aspect syncopé. Le web a contribué à un émiettement de l'info. Ce n'est pas moi, qui ai traumatisé mes équipes pour multiplier les angles, qui condamnerai la posture ! Voyez « L'Equipe ».
Une page sur un match ouvre sur une demi-douzaine d'entrées. Quel confort pour l'amateur de commencer la lecture sur l'aspect qu'il souhaite. Evidemment, mais il s'agit d'une loi générale, il faut savoir freiner à un moment ! Le but ultime n'est pas d'éparpiller à l'aveugle : il faut une stratégie éditoriale. Quant à la rapidité de diffusion, même considération. Maîtriser l'outil ne suffit pas. Le service web s'est révélé efficace quand nous avons recruté des journalistes matures, pas des as de l'outil.

Quelles autres valeurs propose la presse-papier face au web ?

La presse-papier doit rester un antidote au papillonnement du web. Le lecteur pose son esprit sur le papier, met l'info en perspective, prend le plaisir de lire. Il profite d'une compétence, d'une expertise, d'une intelligibilité. Il se régale d'un style, d'une écriture plus longue, voire plus « littéraire ». Pas d'une déclinaison de 800 mots désincarnés. J'ai mis au ban ce style « industriel », au profit d'une écriture plus chaleureuse. Prendre ces facteurs en compte oblige le journaliste à se placer à un niveau d'excellence. Le lecteur qui passe du temps avec lui doit se sentir bien. Tout cela n'empêche pas de proposer des entrées multiples aux sujets, afin que le lecteur se sente à l'aise. Attention cependant à ne pas singer le web !

Les qualités requises diffèrent-elles ente le web et le papier ?

D'un support à l'autre : aucune différence. Le journalisme, c'est comme la musique : il y a le bon et le mauvais. La différence entre le profil des journalistes se situe dans le regard. Mon mot d'ordre ? Monter d'un cran. Il n'y a pas de honte à devenir élitiste. J'ai du respect pour le journaliste qui a ramé pour en arriver à un certain niveau. Le rôle du journaliste revient aussi à maintenir le lecteur, ou l'auditeur, à un certain niveau. La recette ? Il n'y en a pas cinquante. Le journaliste doit chercher l'info dehors. Cela m'affole quand j'aperçois les reporters l'un sur l'autre devant la machine à café. Ils n'ont rien à faire dans les locaux de la rédaction. La place est certainement moins confortable, mais leur mission est de se trouver à l'endroit où se déroule la vie. Les journalistes qui assumeront ces contraintes survivront. Les autres n'auront qu'à tapoter des infos brutes sur un clavier.

Propos recueillis par Bruno Pfeiffer - Entretien réalisé le 8 mars 2010 au CFPJ.

 

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